Extrait du bulletin de la Société de Borda 1944, p.11 à 25.

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[Jean Darcet]
[Bibliographie Darcet]

 

 

Des rives du Gabas a celles de la Seine

Quelques précisions

sur la famille d'Arcet, de Doazit, au XVIIIe siècle

Au cœur de la Chalosse pure, non loin de la route allant de Saint-Sever à N.-D.deMaylis, se dresse à droite, l'antique église de St jean d'Aulès. Son abside romane, et (suivant une consolante coutume hélas aujourd'hui perdue, de grouper les morts là où viennent prier leurs descendants), son humble cimetière, sont encadrés par la masse sombre de gros cyprès. Sait-on que là repose, depuis près de deux siècles, un homme dont le nom n'aurait été connu guère que dans sa région, si son fils devenu un savant éminent, Directeur de la Manufacture Royale de Sèvres, ne l'avait illustré aux yeux du monde entier.

Cet homme s'était appelé François-Antoine d'Arcet. D'abord juge à Doazit, en 1727 comme l'avait été son propre père, puis lieutenant-général au bailliage de Gascogne, il habitait la maison familiale de Prouilh (1) et s'il jouissait auprès de ses administrés d'une grande considération mêlée de crainte, car son abord était sévère, il était tellement estimé du Parlement de Bordeaux, que jamais celui-ci ne cassa ses arrêts, tellement son intégrité était indiscutable.

Il appartenait à une famille établie en cette région depuis plus de 300 ans. En dresser l'état dépasserait les facultés du généalogiste Chérin ! L'abbé Foix a relevé le nom d'une quarantaine de membres depuis le XIVe siècle, sans indiquer de filiation jusqu'au XVIIe (2). S'ils ont une origine commune, il est hors de doute que les différents rameaux ont eu des destinées diverses. Celui qui s'établit à Saint-Sever en particulier, occupa des situations plus ou moins brillantes dans la magistrature ou l'armée ; c'est à un, de ses ressortissants que devait appartenir le domaine alors considérable d'Arcet sur le territoire de Banos ; il se composait au XVIIe siècle de 12 métairies, produisant sur la hauteur un excellent vin et dans la plaine, un plantureux maïs, avec un beau moulin (3). La maison, très simple avait le privilège d'une ...

 

(1) Par André de Laborde-Lassale : " Une Famille de la Chalosse ".

(2) Archives de l'abbé Foix. Préfecture de Mont-de-Marsan, tome II.

(3) Relation originale d'un certain Lamothe, de Saint-Sever, en I927. Archives de M. et de Madame joret née Grouvelle, qui descend des d'Arcet, de Doazit.

 

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... position magnifique dominant les plaines du Gabas et de l'Adour ; en 1743 l'héritière, Marie-Anne, fille de Messire Pierre d'Arcet, Major au régiment de Lorraine, et de Jeanne-Françoise sa cousine, l'apportera en dot au comte Clair-joseph de Barbotan-Carritz, seigneur de Maupas, plus tard Député de la Noblesse de la Sénéchaussée de Saint-Sever (1).

Les représentants de cette maison ayant été victimes de la Terreur, leur domaine fut confisqué au profit de la Nation et vendu en I793 à 7 ou 8 acquéreurs comme bien national (2).

Revenons à la branche d'Arcet de Doazit. Ce n'est pas que cette dernière veuille rester dans l'ombre. Jean, père de François-Antoine, se fit inscrire à l'Armorial de 1696 tout comme ceux de Saint-Sever ; l'abbé Foix, d'après la Revue de Béarn (3) donne en bloc aux d'Arcet, les armes suivantes " D'azur à une tour d'argent ". (4).

Est-ce une allusion à une étymologie de ce nom qui signifierait " forteresse ? " Sur cette hauteur se voyait, paraît-il, au XVIe siècle, une tour en ruine entourée de fossés (5). N'était-ce pas plutôt le blason des d'Arcet-Barbotan ? Ce que je peux affirmer c'est qu'ayant eu sous les yeux quelques lettres de François-Antoine, j'ai constaté qu'il se servait d'un cachet portant " un lévrier, la tête tournée, à dextre, surmonté de trois étoiles en chef ", mais dont malheureusement, il serait difficile de déterminer le champ (6).

Ce juge austère eut son roman comme les autres. Une famille des environs, les d'Audignon, habitant le " Bernadou " dans cette petite agglomération ...

 

(1) Voir l'Armorial des Landes du Baron de Cauna. L'abbé Foix donne pour père à Jeanne-Françoise, Messire Marc-Antoine d'Arcet, seigneur de Bellegarde, époux de Marie-jeanne de Laborde.

(2) Renseignements Lamothe sur l'état du domaine, qu'il estimait 250.000 livres avec des considérations sur la vente, et les métairies avec un petit plan. (Archives joret-Grouvelle).

(3) Revue du Béarn, Année 1883, page 490.

(4) je signale aussi que si quelques dictionnaires modernes, les rapports des Académies ou la rue qui porte son nom depuis 1851, ont supprimé l'apostrophes les correspondances des d'Arcet, père et fils, portent toutes le D', je l'ai constaté. D'ailleurs les gens dont le nom peut sans dommage, supporter cette élision, ont le privilège bizarre de voir leur orthographe fort discutée par ceux qui y trouvent, selon le cas, signe de noblesse ou de roture, ce qui risque de n'être pas souvent exact. Arcet était sans contredit, une terre seigneuriale.

(5) D'après les observations du Sr Lamothe qui se demandait si après tout, ce n était pas un " Prêche à Huguenots !! "

(6) Lettres originales de François-Antoine, cachetées à la cire rouge. (Archives Joret-Grouvelle).

 

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... portant même nom, avait pour chef, Pierre, un avocat (1) qui venait de mourir avant cette année 1723- Il laissait une veuve, Marguerite de Borrit (2) et deux filles, Françoise, 27 ans et Marguerite, de deux ans plus jeune.

Ce fut cette dernière, qui ressemblait à son père, de santé délicate et de toute douceur que le rigide François-Antoine choisit de préférence ; en revanche, il se donnait une belle-mère qui avait la réputation bien établie d'avoir le coût le plus déplorable pour le despotisme domestique. Sa fille aînée, l'énergique et tenace Françoise, en sut quelque chose lorsqu'à son tour elle engagea sa foi à Messire Jean-Charles de Laborde-Lassale (3), mais ceci est une autre histoire.

Marguerite apportait en dot, avec ses 25 ans, sa haute vertu et ses grands mérites, les trois belles métairies d'Arnaudin, de Simon et de Bidaou (4) et s'installa à Prouilh en Doazit ; elle fut marraine en 1724 de la première née du ménage de sa sœur, tandis que son mari devait être parrain de la troisième, Saubade, en 1726 (5).

Contrairement à ce que ses biographes ont reproduit, sans avoir pris connaissance de son extrait de naissance, son fils ne vit pas le jour à Doazit ; comme il était autrefois d'usage, la jeune femme retourna chez sa mère à cette. occasion et c'est là qu'il naquit le 7 Septembre 1724 (6). L'abside de l'église d'Audignon, datant du XIIe siècle et son beau clocher à flèche, virent sortir le lendemain de leur nef romane, par les soins du curé, l'abbé de Marsan, un nouveau petit chrétien qui deviendra le grand savant, jean d'Arcet.

Sa mère lui donna encore une petite sœur, Françoise, mais sa santé déclinait rapidement et au cours de l'an 1730, le curé de son ancienne paroisse, M. de Peyrac, célébrait un service pour le repos de son âme. jean devenait orphelin à six ans, sans se rendre compte de ce qu'allait représenter pour lui la disparition de Madame d'Arcet.

 

(1) Fils de Jean d'Audignon et de Marguerite La Gruère portant le 1er, " D'or à l'aigle de sable au chef d'azur chargé d'une croisette d'or accompagnée de deux étoiles du même " ; la 2e, " D'argent à une grue de sable tenant en sa patte dextre un scillon d'or, posée sur une roche de sinople ". (Armorial des Landes).

(2) Fille de Jean-Jacques de Borrit, Sgr de St Germain et de Jeanne Labat, petite-fille du prévôt de Saint-Sever, Pierre de Borrit, époux d'Esther de Beauregard, de Benquet. Mariée en 1693, testa en 1741. (Arch. de Léon Dufour).

(3) Lire le récit dans Une Famille de la Chalosse, d'André de Laborde-Lassale.

(4) Contrat de mariage Audignon-Arcet. (Archives de Laborde-Lassale).

(5) Livre de raison de Jean-Charles de Laborde-Lassale et extraits baptistaires.

(6) Lettre de Léon Léon-Dufour qui avait relevé le renseignement.

 

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Quelques années plus tard, elle fut remplacée. Une veuve accorte et maline, Jeanne d'Arbins, dame Léon de Cès, de ceux de Doazit, flairant la situation en vue, n'hésita pas à entrer dans la place. Cependant on n'a aucune preuve qu'elle ait été, comme l'insinue gratuitement Cuvier dans l'éloge qu'il prononça de son beau-fils (1) une " marâtre ", mais il arriva quatre enfants à ce second foyer ; la situation pécuniaire devint sans doute de moins en moins brillante ; l'argent était rare à cette époque, dans une contrée très productive certes, mais sans industrie et avec fort peu de commerce. Avec le caractère du chef de famille, les heurts durent être fréquents. De plus, diversions et distractions n'abondaient pas sur ces hauteurs où pénétraient rarement les gazettes (2).

Les communications, en ce milieu du XVIIIe siècle, étaient, à l'intérieur des terres, des plus désagréables ; les chemins étaient aussi étroits que fort boueux ; la route des Messageries Royales d'Aire à Bayonne, passant par Grenade et Saint-Sever restait distante de plusieurs kilomètres, tout en montées et en descentes (3). Le petit Jean, montrant les plus vives aptitudes scolaires, et le père caressant l'espoir de lui céder un jour sa charge, il fallut envisager une instruction régulière et on choisit tout naturellement le collège d'Aire, alors florissant, et où toute la jeunesse du pays, noble et bourgeoise, pâlissait sur les déclinaisons.

L'autorité paternelle était fort sévère, car l'austérité nécessairement déployée au tribunal, se déversait dans une succursale toute trouvée, le foyer domestique. Cette séparation permit à l'enfant, malgré tout le respect qu'il devait à l'auteur de ses jours, de mieux sentir qu'il n'aurait jamais aucun goût pour une carrière dont il n'avait subi que les conséquences rébarbatives.

Les succès de sa jeunesse faisaient présager ce dont plus tard il serait capable ; car dès cette époque, selon une jolie phrase d'un de ses contemporains, " il se livra pour la vie, au charme d'apprendre des choses utiles " (4). Les années passèrent et à l'aube de ses vingt ans, le conflit latent n'avait rien perdu de son acuité. Toutefois, son père consentit à lui laisser continuer ses...

 

(1) Discours prononcé par Cuvier à l'Institut en 1802.

(2) Extrait d'une lettre de François-Antoine à son fils. (Archives joret-Grouvelle).

(3) En 1756 les négociants se plaignaient des inconvénients sur les chemins de Chalosse des rencontres de deux voitures. La situation était inchangée en 1791, puisque Dartigoeyte signalait que dans son district, les routes étaient impraticables, amenant la lenteur des transports, la misère et le découragement. (Les Castelnau-Tursan, I. par l'abbé Légé).

(4) Discours de Michel Dizé du 10 Germinal An X.

 

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... études supérieures à Bordeaux, espérant un changement d'idées, toujours à la condition qu'il voulût lui succéder dans ses fonctions. Avec le temps, son inflexibilité devint telle que son fils, dont la vocation scientifique était impérieuse, ne voulut pas y renoncer et se vit couper les vivres.

Evidemment, dans les opuscules parus sur le savant et qui se copient tous désespérément, on insiste sur le courroux paternel devant cette résistance filiale, qui aurait été jusqu'à lui supprimer son droit d'aînesse en faveur de son demi-frère Jean-Pierre (1). (Avantage d'une grande valeur dans nos contrées méridionales, reste millénaire parmi quelques autres de ces excellentes lois visigothes, qui avaient rencontré chez nous, bien plus de soumissions et de sympathies que les romaines et surtout que les franques !) C'est possible ; cependant, en relisant la lettre d'affaires que François-Antoine écrivait à son fils au moment du mariage de ce dernier, on n'en trouve pas preuve ; simple anticipation d'ailleurs, sur les futures lois égalitaires de la République ! (2).

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'étudiant connut, comme bien des intellectuels, des heures de détresse matérielle. Doué de l'heureux caractère de sa mère, de patience et d'une modestie de besoins fort grande, il surmonta cette mauvaise passe ; son affabilité naturelle, son amour pour les sciences, lui acquirent l'intérêt d'un jeune docteur et il fut redevable à ce Roux, d'entrer comme précepteur de son fils, chez l'illustre Président à mortier du Parlement de Guyenne, M. de Montesquieu.

Développer le sujet sortirait du cadre de ce glanage de souvenirs, mais il faut noter en passant combien ces deux âmes d'élite, éprises de liberté, désireuses d'arracher chacune dans sa sphère les secrets à la nature, sympathisèrent rapidement et ils devinrent amis intimes. En 1755, Montesquieu mourut dans ses bras, et d'Arcet fut investi d'une mission de confiance, dont d'Alembert lui-même n'osa jamais décrire les péripéties. Sa famille de Saint-Sever n'en ignora rien et je la rappelle brièvement.

C'était une coutume de l'Eglise, en ce temps là, par mesure de prudence, de se procurer les écrits des hommes célèbres par leur indépendance d'esprit, ...

 

(1) Jean-Pierre d'Arcet, fils du deuxième lit, né en 1738 à Doazit, d'après l'abbé Foix, aurait épousé Hélène Plantié dont une fille Thècle, dame Etienne Lestage, de Vicq. Mais la correspondance familiale et le récit du Sr Lamothe en 1827 le font être l'époux de Mlle Labeyrie-Hourticat, d'Hagetmau, dont auraient été issus deux garçons, dont l'un aurait épousé une jeune fille de Mugron, et une fille mariée à un propriétaire de Morganx. Il paraît que son demi-frère fut toujours envers lui, bon et fraternel.

(2) Lettre de François-Antoine en 1771. (Archives Joret-Grouvelle).

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... dont elle pouvait redouter, au nom de la foi, la publication posthume. En l'espèce, l'entreprise, confiée à deux Jésuites donna lieu, à quelques pas du moribond, à des scènes regrettables, devant des parents sidérés (1). Grâce à la solidité d'une robe de chambre contenant les clés du bureau des manuscrits, enjeu de la lutte, et à la fermeté de d'Arcet, ce dernier sortit vainqueur de ces assauts. Sans enlever une parcelle de mérite à cet acte de courage et d'indéfectible amitié, d'après quelques phrases de Jean d'Arcet lui-même, (2) il y a tout lieu de penser qu'il ne fut pas fâché d'infliger un revers sans espoir à des personnes qui, toutes honorables qu'elles fussent, avaient été obligées de perpétrer une sorte de spoliation (dans une forme par trop dictatoriale) au mépris de la liberté individuelle.

Deux ans après, vers 1757, ce souvenir épique lui avait-il laissé quelque curiosité ? Toujours est-il que, travaillant la création de la porcelaine avec un amateur sagace, le comte de Lauraguais, chimiste dans les moments de loisirs que lui laissait sa carrière de jeune officier ; celui-ci, obligé de partir pour la guerre se vit suivre par cet incomparable confrère. Qu'on me permette de rappeler la lettre qu'il écrivit à Cuvier à ce sujet (3).

" Nous partons ! dis-je à Jean, en lui donnant une cocarde, vous voilà engagé ! - Sans doute, me répondit-il, je ne veux pas vous quitter, mais, pour vous suivre, faut-il absolument une cocarde ? je renonce à la perruque carrée, mais la cocarde est-elle mieux ?... Nous convînmes qu'il porterait l'habit et la perruque ronde... Arrivés au champ de bataille d'Hastenbeck,, je le vois tout à coup emporté par son cheval tout pacifique qu'il fût, et s'y tenant à peine ; un boulet couvrant l'animal de terre l'avait effrayé. Je le ramenai ; il n'y laissa que son chapeau et sa perruque, ne riant guère moins que nous de son aventure guerrière. Faut-il dire, à l'honneur de son courage, que lui conseillant de ne plus tenter de hasards belliqueux, il me répondit simplement :

" Ma foi ! peut-être ne reviendrais-je plus ici, mais puisque j'y suis, j'y reste. On n'a point idée de cela quand on ne l'a point vu : Tout héroïque que ce soit, ce me paraît fort bête de voir des milliers d'hommes se donner rendez-vous pour faire pif, paf, pouf, tomber les uns à droite, les autres à gauche, s'entretuer, enfin, et pourquoi ? Pourquoi ?... Pour vivre !!! "

 

(1) Et surtout gagnés à la cause adverse. Il y avait Madame d'Aiguillon, le chevalier de Jaucourt, Dupré de St Maur ; mais son docteur, Bouvard, était outré de voir livrer ce que redoutait Montesquieu. (Michel Dizé dixit.)

(2) Lettre de Jean d'Arcet à sa fille Pauline. (Archives de M. Joret-Grouvelle).

(3) Voir à la Bibl. Nation. Cote L n 27, No 581.

 

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Qu'eut-il dit de nos jours ? Alors, c'était la guerre par des gens de métier, une lutte qui ne visait pas à exterminer les races adverses, des hostilités assez courtoises pour permettre entre temps à nos deux chimistes de rapporter des mines de Hartz des observations intéressantes.

Lorsque le régiment qu'avait l'honneur de commander Lauraguais fut détruit au point, disait-il lui-même de " ne pouvoir presque plus servir ", les deux compères revinrent à Paris. Voici, en 1762, Jean, Docteur de la Faculté de Médecine à 38 ans, de plus en plus attiré vers la chimie encore au berceau. Il se lia avec Guillaume Rouelle (1) un des pionniers de cette science nouvelle, à laquelle il fit faire des progrès remarquables. Il s'en fit tellement apprécier qu'il se fit un ami de plus dans son futur beau-père.

Arrêtons nous un instant devant cette figure de savant, laissant intentionnellement de côté, les récits scientifiques des essais, expériences, découvertes, de son gendre, tant sur la porcelaine que dans les autres branches, puisque on les trouverait bien mieux dans les rapports de l'Académie des Sciences ou ailleurs.

Rouelle était le type de l'intellectuel, complètement étranger aux idées en dehors de sa sphère. Les objets extérieurs n'existant pas pour lui en dehors de ceux de la science, malheur à ceux qui, dans le monde, devenaient ses voisins ! Il renversait sa chaise, leur donnait sans s'en douter, des coups de pied et déchirait leurs vêtements ; mais sa bonhomie était désarmante.. Rien de plus curieux que ses leçons dans l'Amphithéâtre où il arrivait en grande tenue, habit de velours, perruque poudrée et petit chapeau au bras.

S'il ne trouvait pas que ses pensées s'extériorisaient nettement, sa voix, de calme au début, devenait impatiente ; alors se déroulait la scène habituelle il se débarrassait de son chapeau dont il coiffait un quelconque appareil, dénouait sa cravate, cela allait déjà mieux. Tout en devisant, il déboutonnait habit et veste qu'il quittait l'un après l'autre. Qu'on se rassure, il n'alla jamais plus loin. Débarrassé de ces entraves, ses idées devenaient d'une extrême lucidité, sa parole aussi aisée que persuasive ; il se livrait sans réserve à ses découvertes et ses démonstrations lumineuses, disaient ses élèves, entraînaient son auditoire.

C'était aussi un fougueux patriote et non à sens unique. La science ne...

 

(1) C'était un Normand, né à Matthieu près de Caen et l'aîné de douze enfants. D'abord pharmacien rue Jacob, membre de l'Académie des Sciences, en 1744, sa renommée était européenne, (Bib, Nat. L n 27, No 580).

 

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... connaît cependant pas de frontières mais poussant ses idées nationales jusqu'au fanatisme, il en voulait à toute puissance étrangère. C'est ainsi que pendant la guerre de 1756 contre l'Angleterre, il voulait allait commander lui-même des bateaux plats, assurant avec confiance, (à laquelle bien entendu le Gouvernement d'alors, déjà ! jugea inutile de faire appel) qu'il pourrait brûler Londres et incendier sous l'eau toute la flotte anglaise !!! (1)

Et, au lendemain de Rosbach, en 1757, ne décolérant pas, il traitait le vaincu, le prince de Soubise, tout simplement " d'ignare ". Evidemment, lorsqu'on se prépare au métier des armes, pour pouvoir conduire des armées et qu'on jouit par avance des prérogatives matérielles et morales réservées à ceux qui s'engagent à défendre la Patrie, semblable événement est fâcheux, seulement, autrefois, cela ne l'était guère que pour le chef lui-même...

Buffon, qui connaissait son ami, lui dit un jour pourvoir la réaction : " Que se faire battre par les Prussiens était une " invention " nouvelle de Monsieur de Soubise ". Il en fallait moins pour déchaîner son interlocuteur. Incontinent, le malheureux général fut traité, et j'en passe, de " mulet cornu " et de " double cochon borgne ! " (2). Le quatrain célèbre sur sa Lanterne, n'ayant pas encore circulé, l'opinion de Rouelle était assez piquante !

Rouelle quitta ce monde en 1770 à 67 ans. En témoignage de la confiance que lui inspirait D'Arcet, il lui exprima, pour dernier vœu, le désir qu'il, assurât le bonheur de sa fille Françoise, alors dans tout l'éclat de ses 18 printemps ; la différence d'âge de 28 ans, paraissait négligeable en ce temps-là. Perdu jusqu'ici dans ses travaux, ce fiancé de 46 ans, devant envisager les ressources du futur ménage, fit quelques démarches auprès de son père, qui par une lettre datée de Doazit, le 9 Août 1771, lui répondait ceci en substance : (3)

" Vous vous êtes plaint de la conduite de votre père auprès de Monsieur de Candale (4). En bloc, l'héritage d'Audignon était de 28.000 livres, Madame de Borrit créancière de 8 000 ; Madame de Laborde-Lassale et votre mère ont eu chacune 11.000 livres... "

 

(1) Idem, Opuscule sur Rouelle.

(2) Voir Bibl. Nat. Cote L n 27, 17904.

(3) Lettre originale de François-Antoine D'Arcet à son fils jean, habitant rue du Bac en face des Filles de Sainte-Marie. (Arch. Joret-Grouvelle).

(4) C'était sans doute un des fils de Léon de Candale, Baron de Doazit, époux de Romaine de Lafaysse. (Les Castelnau-Tursan par l'abbé Légé). L'aîné, Bernard, était contemporain de Jean D'Arcet.

 

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Puis venaient les plaintes traditionnelles :

" Accablé de misère, j'ai fait ce que j'ai pu pour mes enfants, j'ai toujours a mené une vie fort misérable... "

Et plus loin :

" J'ai marié votre soeur (1) sans qu'il vous en coûte rien ; vous me dites que vous m'avez laissé jouir du bien de votre mère, je vous réponds que ce n'est pas vous, mais les lois qui m'en donnent l'usufruit. je n'ai rien à me reprocher, les biens de Baigts forment la légitime de mes quatre autres enfants (2). M. de Candale vous a informé de ce que je puis faire... "

Les choses en restèrent là, car à une demande de Jean, réclamant le 28 Septembre 1771, son extrait baptistaire, l'extrait mortuaire de sa mère, et le consentement paternel, François-Antoine, en lui envoyant les dites pièces ne reparle de rien, tout occupé de geindre sur les procédés à son égard " ... du médecin, mon gendre et votre beau-frère, qui m'a suivi depuis 3 ans, m'a traîné devant le tribunal de Doazit, a perdu son procès, mais a eu l'effronterie de venir témoigner contre moi... " (3).

On se doute que le bonhomme, avait eu quelques difficultés avec le dit Castera, question de dot certainement, et bien qu'ayant gagné, écumait encore à l'idée, d'avoir lui, ancien magistrat, dû comparaître comme un simple administré, de sorte que les plaintes de son fils paraissent des plus fondées, et le père ajoutait gravement, et peut-être était-il sincère : " Il faut rendre le bien pour le mal ".

Le mariage de Jean d'Arcet et de Françoise-Amélie Rouelle fut célébré à Villejuif, en 1771 ; plusieurs grands savants tinrent à y assister, et on y vit Malesherbes lui-même.

Cependant cette union avait eu l'heur de plaire au vieux Chalossais, témoin la gracieuse missive qu'il envoyait le 4 janvier 1772, à sa jeune belle-fille : (4)

" J'ai reçu les deux lettres qu'il vous a plu d'écrire. Elles m'annoncent votre mariage avec mon fils ; elles me font entendre que vous ne vous repentez pas du choix que vous avez fait ; c'est ce qui me comble de joie.

 

(1) Françoise, sa propre sœur, épousa un docteur de Montant, nommé Castéra.

(2) Outre Jean-Pierre, les autres enfants étaient : Pierre, né en 1745, prêtre ; Joseph, missionnaire, mort en Cochinchine en I790 ; et une fille Marie, sans doute épouse de Fauthoux de Reguilhem.

(3) Lettre originale. (Archives Joret-Grouvelle).

(4) Elle porte la suscription suivante, Madame d'Arcet de Rouelle.

 

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" Le temps vous convaincra que la préférence que vous lui avez donnée avait pris son fondement dans la bonté de son cœur, dans sa douceur, et dans sa probité. Je remercie le Dieu du ciel et de la terre, de ce que vous me paraissez satisfaite, je prierai Dieu tous les jours de ma vie qu'il lui plaise de verser ses bénédictions les plus abondantes sur votre ménage et qu'il vous conserve longtemps dans une parfaite union.

" Votre tante (1) vous rend une action de mille grâces de vous souvenir d'elle ; elle a eu tout comme moi beaucoup de joie en apprenant votre mariage avec mon fils ; elle vous souhaite toute sorte de contentement. Elle vous a préparé deux petits pots de cuisses d'oie, elle attend les jambons pour vous les envoyer après qu'ils auront pris un peu de sel.

" Le bon Dieu m'a donné assez de vie pour voir l'établissement de tous mes enfants ; le dernier vient d'être fait prêtre, je l'attends la semaine prochaine, avec son frère, ils ne manqueront pas d'offrir à Dieu, le Saint Sacrifice de l'autel afin qu'il répande sur votre mariage ses bénédictions. je ne puis donc, maintenant que vous remercier et permettez-moi de vous demander votre amitié. Votre tante vous fait la même demande et je vous assure que je serai le reste de ma vie avec toute l'affection possible, ma chère fille, votre très humble et très obéissant serviteur. - D'ARCET ".

Chacun ne voulait pas être en reste d'aménités ; grâce à la femme accomplie que se montrait la nouvelle épousée, le père rendait hommage aux qualités distinctives de son mari, la belle-mère envoyait aux citadins confits et jambons de sa fabrication ; si la chose avait pu se renouveler souvent, c'était bel et bien des " avantages en nature " comme on se plaît à les qualifier ainsi de nos jours, et qui leur auraient été aussi utiles pour élever leur petite famille qu'ils sont les bienvenus désormais dans le Paris de l'ordre nouveau (2).

Jean goûta pendant près de 17 ans, au milieu d'incessants travaux, le charme d'un intérieur heureux. Mais il n'oublia jamais son pays natal ; il avait gardé pour sa mère un culte qui s'étendait à tous ceux à qui il tenait de ce côté, et en particulier à son oncle et sa tante de Laborde-Lassale, auxquels il écrivait dans les grandes circonstances avec la plus réelle affection (3).

(1) En Chalosse il est d'usage d'appeler ainsi la deuxième femme de son père ainsi que " mon Oncle ", un beau-père en tant que second mari de sa mère.

(2) Dans une lettre adressée à son cousin Joseph de Laborde-Lassale, le 15 Mai 1780, Jean lui disait : " je n'ai depuis l'âge de 18 ans aucun secours de ma famille, j'ai un bien borné et modeste, ma femme nourrit son quatrième, elle conduit sa maison, peu de luxe, pas un sol de jeu, un logement simplement convenable, voilà comment nous vivons ". (Une Famille de la Chalosse, par A. de Laborde-Lassale).

(3) Lettre de jean à son oncle de Laborde-Lassale, au sujet de la mort de son fils Henry, Cap. au Rég. de Quercy, mort accidentellement sur la frégate La Bayonnaise dans la baie de St-Domingue, le 3 juin 1766. (Arch. de Laborde-Lassale).

 

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Dans une de ces missives, on relève une pensée profonde qui, aujourd'hui est d'une actualité particulière... " Comme tout est fait pour prendre fin en ce monde, la douleur doit avoir son terme et c'est un crime que de la prolonger au-delà ; le ciel s'apaise par nos souffrances mais il s'offense et s'irrite de notre désespoir... "

Il eut, hélas le loisir de la méditer pour lui-même, lorsqu'en 1788, il perdit sa chère compagne, enlevée prématurément à 36 ans. Si la philosophie du XVIIIe siècle n'avait pas altéré ses croyances, si la science ne l'avait pas éloigné de Dieu, il n'était pas obnubilé par une foi étroite ; il prouva qu'il aspirait d'autant plus à certaines libertés bien naturelles, à la disparition de certains abus religieux ou civils trop criants, qu'il avait souffert toute sa jeunesse d'avoir dû se courber sous un despotisme dont il n'oublia jamais la rigueur. On lit dans une lettre à sa fille Pauline, encore en pension :

" J'espère que vous profiterez de l'éducation que je vous fais donner ; je n'ai pas voulu vous faire élever au Couvent, vous auriez pu en sortir avec d'absurdes préjugés !... " Ainsi qu'en témoigne la correspondance échangée, il remplaçait au mieux la chère disparue (1).

Dans un autre ordre d'idées, il avait l'esprit si juste, et ses raisons étaient si convaincantes, qu'il opérera de véritables révolutions dans l'enceinte quasi immuable de l'Institut. Non content de professer sans la robe doctorale, ne s'avisa-t-il pas un jour, de prononcer au Collège de France, un remarquable discours en français ! Cet homme était le bon sens même, et que dire de son désintéressement ? Il avait un traitement de 1.200 livres comme professeur de Chimie, qu'il consacrait entièrement à ses laboratoires, ajoutant pendant 7 ans, mille livres de ses propres fonds. Il y professa pendant plus d'un quart de siècle ; ses leçons, disaient ses contemporains, étaient animées, piquantes et d'une érudition des plus variées en dehors de la science pure (2).

Malgré sa modestie, sa candeur, ce travailleur acharné et sans ennemis, semblait-il, fut en grand péril sous la Terreur, car il fut un jour accusé d'être lié avec le Duc d'Orléans, ce qui équivalait à un arrêt de mort... Ses relations ...

 

(1) Lettres originales de Jean d'Arcet à sa fille Pauline alors élevée dans une pension qu'il n'indique pas. (Archives Joret-Grouvelle).

(2) Lorsqu'il était inspecteur des ateliers de peinture des Gobelins, il avait constaté l'identité de la couleur écarlate de la cochenille de St-Domingue et celle du Mexique. C'est à un français, colon Brullez, que l'on doit la première usine installée ; on sait que le premier drapeau de la Convention fut teint avec l'écarlate Brullez et qu'après ce succès, on osa teindre la laine du troupeau de Rambouillet, pour en faire faire par Ducretot un habit pour le premier Consul.

 

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... avec le Prince étaient parfaitement étrangères à la politique, et bien antérieures au changement de régime. Le Duc, un jour, intéressé par ses expériences, n'avait pas tardé à apprécier cette nature franche, cordiale, liante, géniale, et devant certaine proposition faite pour l'avancement des sciences, s'était engagé aux dépenses ; il s'agissait de faire camper pendant toute une saison d'habiles physiciens sur les sommets des Pyrénées pour des observations météorologiques. Lui-même passa quelques heures au haut du Pic du Midi. Cette expérience allait se faire aux frais du Duc, lorsqu'éclatèrent les événements de 1791, et les relations se rompirent.

Jean ne dut son salut qu'à l'énergique intervention d'un confrère, le chimiste Antoine Fourcroy, et ne le sut que bien longtemps après. Membre de la Convention, celui-ci, sous prétexte d'examiner les dénonciations, les avait gardées ; rappelé à l'ordre par Robespierre, il prit courageusement la défense du savant et soutint son utilité, mais il fallut toute sa ténacité pour arracher cette proie septuagénaire au tyran. Celui-ci se doutait bien que l'esprit rangé, libéral, élevé de Jean d'Arcet était secrètement l'ennemi de la tyrannie, d'où qu'elle vint, Fourcroy cacha la belle action qui lui avait coûté tant d'efforts, avec une telle noblesse de procédés, que le sauvé en respecta toute la délicatesse ; il ne clama pas sa reconnaissance, mais dans l'intimité, il y revenait avec une émotion toujours aussi vive.

Il paraît qu'il fut moins heureux ensuite ; qu'il fut même incarcéré, et put s'évader le jour même où Robespierre comptait sur la victime qui lui avait une première fois échappé. Il aurait trouvé dans la maison paternelle du Prouilh un asile jusqu'à la fin de la tourmente (2).

Rentré à Paris, tout en reprenant ses travaux, il maria ses deux filles l'aînée, Julie, née en 1772, épousa Joachim Lebreton, Secrétaire de l'Académie des Beaux-Arts (2), et la benjamine, Pauline, dans toute la fleur de ses radieux 17 ans, fit un mariage assez sensationnel en engageant sa foi à un homme frisant la quarantaine, et dont les aventures passées, prouvaient que toute période troublée et malheureuse, désaxe les êtres les mieux organisés. Pauline, pour son bonheur d'ailleurs, n'avait pas eu " d'absurdes préjugés ! "

 

(1) Je tiens ce détail de mon oncle de Laborde-Lassale qui précisait que c'est à Prouilh qu'il découvrit l'alliage du stéréotypage.

(2) Fils d'un maréchal-ferrant de St-Méel (Ille-et-Vilaine), membre de l'Institut, mort à Rio-de-Janeiro en 1819, âgé de 49 ans ; sa femme lui survécut jusqu'en 1856, leur fille Juliette épousera le bon jules Choquet, chirurgien célèbre, et leur postérité est encore représentée de nos jours.

 

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Lorsque Philippe-Antoine Grouvelle, fils de l'orfèvre de ce nom à l'enseigne de la Tête Noire et de M.-Antoinette Gersaint, taquinait la Muse dans les loisirs que lui laissait son métier de clerc de notaire, et connaissait Chamfort. il ne se doutait pas qu'il aurait la chance de lui succéder comme Secrétaire des Commandements du Prince de Condé. Il y continua à rimer avec succès, particulièrement dans l'Almanach des Muses (1), composa un livret d'opéra, " Les Prunes ", qui eut l'honneur d'être joué devant la Reine Marie-Antoinette ; mais en revanche, sa pièce " L'Epreuve délicate ", montée en 1785, fut un four complet. Aigri, il fit siennes les idées nouvelles, et la publication en 1792, de brochures jacobines le fit flanquer à la porte, par le Prince de Condé. Cela acheva de le faire dérailler ; il accepta les fonctions de Secrétaire du Pouvoir Exécutif et cet ancien protégé de la Cour de France, ce délicat poète, eut la triste mission en entrant le 20 Janvier dans la chambre de Louis XVI, derrière le ministre de la Justice Garat, et celui des Affaires Extérieures Lebrun, de lire au Roi, sa sentence de mort ! Il faut ajouter, d'après le récit du valet de chambre Cléry, " qu'il fit cette lecture d'une voix tremblante et altérée et qu'il sortit de la prison dans un état d'agitation marquée !... "

On l'eût été à moins !

Mais Grouvelle désormais redoute la réaction ; ne pouvant émigrer, il ne se sent pas tranquille et juge prudent de s'éloigner de Paris. Il arrive à se faire nommer, en Mai 1793, Ministre Plénipotentiaire au Danemark, où il arrive le 6 Août. Accueilli fraîchement, car cette nomination terroriste semblait peu sérieuse, il gagne les bonnes grâces du Comte Bernstoff, essaye de mettre à la mode le tutoiement républicain et les théories adéquates au régime nouveau. Il y eut engouement d'abord, puis sa situation à la Cour devint délicate ; le rôle qu'il avait joué au Temple, commençait à être connu et commenté (2).

Doué d'un physique charmant (3), cheveux clairs,. fin visage pâle, l'air infiniment distingué, avec un air de tristesse qu'il garda toute sa vie, il avait ...

 

(1) Il reste dans les Archives Joret-Grouvelle, des recueils copieux des poésies de Philippe-Antoine, forcément démodées.

(2) Il est juste de faire remarquer, que Grouvelle, n'étant pas membre de la Convention n'a pas pu voter la mort du Roi ; il n'a pas été un régicide, mais il y fut assimilé, non seulement par ses ennemis, avec intention, mais aussi parle public qui, ignorant cette particularité, a confondu les rôles et englobé tous les hommes de la Révolution dans la même juste réprobation.

(3) Tableau de famille dont la facture rappelle celle de David ou de Gérard.

 

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... eu énormément de succès. Il rendit amoureuse la fille d'un gentilhomme, Ulrique de Sheel, puis subitement, revint en France.

Sans que les papiers ou les traditions familiales aient pu révéler où et comment il connut Pauline d'Arcet, il l'épousa. Incontinent, il la ramena à Copenhague, où son fils, Philippe naquit (1).

Mais son étoile pâlissait, tant il est vrai, selon une phrase d'André Beaunier : " Qu'un pays peut faire chez lui les pires sottises ; s'il ne le voit pas tout de suite, il s'en apercevra plus tard. Mais pour en faire un article d'exportation c'est une autre affaire. Un sans-culotte pourra être un remarquable politicien, mais un détestable ambassadeur ".

Ayant subi quelques avanies, Philippe-Antoine regagna Paris, continua à être un littérateur de talent (2) ; mais lorsqu'il voulut entrer à l'Académie, la porte lui en fut impitoyablement refusée. Malgré l'opinion défavorable qu'avait sur lui Madame Roland (3) cet homme paraissait avoir du goût et de l'esprit. Il conçut de ses échecs, les froissements que l'on devine, et mourut à peine âgé de 50 ans, en 1806, à Varennes près de Mandres en Seine-et-Marne (4).

Dans sa vie privée, Philippe-Antoine dût être un très bon mari, malgré son humeur mélancolique ; il aimait sa femme, n'était jamais plus heureux que lorsqu'il constatait la bonne entente de ses propres sœurs avec sa chère Pauline (5), appréciait son beau-père. La fréquentation de ces deux hommes devait avoir un certain charme.

Après dix ans de convulsions politiques, Jean d'Arcet, placé au premier rang de l'opinion publique, reçut une compensation pour le préjudice à lui ...

 

(1) Philippe Grouvelle (1799-1866), ingénieur, épousa Louise Coffin, dont il eut trois fils, dont deux n'eurent chacun que deux filles, de sorte que si le nom de Grouvelle est éteint, la descendance féminine est encore largement représentée. Philippe-Antoine eut également une fille, Laure, qui se dévoua tellement aux cholériques en 1832 que la ville de Paris lui décerna une médaille. Malheureusement, républicaine exaltée, en visitant les condamnés politiques, elle devint suspecte et son internement lui fit perdre la raison ; elle mourut en 1856.

(2) On lui doit des " Lettres annotées de Madame de Sévigné ", des " Recherches sur les Templiers ", entr'autres travaux.

(3) Voir le livre des Frédéric Masson : Les Affaires Etrangères.

(4) Voir la Revue de Paris du 1er Août 1912, l'article de Martine Rémusat : " Un Sans-Culotte à la cour de Danemark ", Ulrique se serait suicidée en apprenant le mariage de Philippe-Antoine. Mais il n'est pas exact que ce dernier, prétendu ami de Drouet, soit mort à Varennes en Argonne. Ses descendants en ont la preuve il s'agit d'une confusion, et l'amitié avec Drouet est sans doute un roman.

(5) Correspondance de Philippe-Antoine. (Archives de M. Joret).

 

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... causé par l'instauration un peu trop brutale d'un régime d'égalité, de fraternité et de liberté. Il fut nommé sénateur, après le 18 Brumaire, en 1799.

Hélas ! il ne jouit pas longtemps de la haute situation que lui avaient valu ses mérites, ses découvertes, ses travaux, sa sympathique personnalité. Tout en faisant la part du style ampoulé, des phrases ronflantes du temps, il est certain que la tendresse dont il fit preuve envers ses enfants, fut payée de retour. Malgré un tempérament solide, il s'éteignit, âgé seulement de 75 ans, un jour de Pluviose, An IX, exactement le 13 Février 1801 (1).

Il laissait à son fils Jean-Pierre-joseph, des traditions que celui-ci fit siennes. Commissaire Général des Monnaies, membre de l'Académie des Sciences en 1822, contrairement à tant de savants, qui ne font plus rien après leur admission, il chercha à améliorer le sort des classes laborieuses, laissant dans les Arts et les Sciences Economiques, un souvenir durable (2). Ainsi, chez les élites, se perpétue l'étincelle du savoir et du génie.

Si la Chalosse peut regretter de ne pas posséder la dépouille mortelle de celui qui y vit le jour, elle peut être fière qu'un de ses plus illustres enfants ait mérité que la renommée lui applique le mot de Bossuet :

Leurs faits seuls, leurs œuvres seules, peuvent louer dignement les hommes extraordinaires.

3 Mars 1943.

COINCY SAINT-PALAIS.

NOTA. - Que M. et Madame Joret, née Grouvelle, veuillent bien trouver ici l'expression de ma gratitude pour la façon si cordiale dont ils m'ont laissé prendre connaissance de leurs souvenirs de famille, portraits, médailles, correspondance, ruban d'une jarretière de jean d'Arcet, etc... Qu'ils me permettent de les féliciter du soin qu'ils apportent, en dignes dépositaires, à leur conservation.

 

 

(1) Parmi ses éloges funèbres les plus connus, il faut citer ceux de Cuvier, de Fourcroy, directeur de l'instruction Publique, de Dizé, de Charles Dufour, professeur à l'Ecole Centrale, père du célèbre entomologiste Léon Dufour.

(2) Né en 1777, élevé en Bourgogne avec les enfants de la famille Clément de Sainte Palaye, mort en I844, il avait épousé Claire Choron, soeur du musicien. Inventeur des Pastilles dites de Vichy, du chauffage à vapeur, des fourneaux sans odeur, etc. Sa fille Louise devint la femme de James Pradier le statuaire, d'où postérité. Sa fille Pauline épouse d'un officier de marine, joseph Lecoentre, n'a quitté ce monde qu'en 1905, laissant une descendance où la féminine domine.