[Retour vers la page d'accueil]
 

 

 

A tu Pedat !


             En parcourant l’excellent « Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais » de Gérard Laborde[1], un nom d’écarteur nous a interpelé : Pédat ! Non pas qu’il ait réveillé le souvenir de quelque exploit tauromachique (nous ne l’avons pas connu), mais parce que son nom figurait dans le titre d’une partition au répertoire de la Société Musicale de Doazit[2].

            En Chalosse et Tursan, rapport à la notoriété, cet air de course landaise peut être classé immédiatement après « la Cazérienne ». Il était entonné par le public, pour encourager ou fustiger quelque écarteur ou amateur réticent à venir au centre de la piste. Malheureusement, depuis la généralisation du microphone et des haut-parleurs, le public n’a plus droit à la parole, on ne manifeste plus son enthousiasme ni son dépit, on ne crie plus sur les gradins, on n’y chante plus. Le mardi des fêtes de Doazit, pour la course des cuisinières, on entendait « A tu Pinoute[3] aquera qu’es la toa,... ». Ailleurs, c’était « A tu Gerard[4]... », « A tu Pradet[5]... », « A tu Forsans[6]... », « A tu Penasse[7]... », ... Une chanson au titre fluctuant, donc !... et c’est peut-être ce qui permit son succès. Mais sur les cartons de la Société Musicale, le titre demeure, indélébile, « A tu Pedat ! ».

            Voilà un hommage à un écarteur, qui vaut bien tous les noms de rue, médailles ou biographies. Et pourtant, au bas de l’article de Gérard Laborde consacré à Pédat, la rubrique « hommage » est restée vierge ! Nous avons donc résolu d’apporter ce complément.

 
L’homme

            C’est à la maison « Pedat » de Hagetmau que Vincent-Pierre Diris, vit le jour le 23 juillet 1880, 5ème et dernier fils de Bernard Diris, cultivateur, et de Jeanne Minvielle, cultivatrice.  

Maison "Pedat" à Hagetmau
Maison "Pedat", Hagetmau  - 10/10/2013

Lors de son passage devant le Conseil de Révision, il est déclaré « bon » (pour le service) ; il est alors cultivateur, et réside à Hagetmau. Sa fiche de recrutement militaire[8] nous renseigne sur son physique : cheveux et sourcils noirs, yeux châtains, front découvert, nez moyen, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, marques particulières néant, taille 1,65 m ; mais aussi sur son tempérament, au travers des condamnations mentionnées : pour « bris de clôture » (1901) ; pour « coups volontaires » (1906) ; pour « coups volontaires et outrages à garde-champêtre dans l’exercice de ses fonctions » (1906) ; pour « outrage par menaces envers un supérieur » (1916).

Rappelé pour la mobilisation générale, il est réformé le 15 août 1914 pour « perte de la vision de l’œil gauche avec déformation ». Il est néanmoins classé service auxiliaire le 11 juin 1915, et rappelé le 5 septembre 1915. Il est attaché à l’Arsenal de Tarbes le 18 avril 1916. Il est démobilisé le 10 mars 1919.

            C’est à Samadet qu’il passera la majorité de sa vie. Pedat résidait et était commis chez Léon Moncoucut aubergiste (charron, maréchal ferrant, hôtel, café, restaurant) au bourg de Samadet. Lorsqu’il se fâchait, ce qui arrivait souvent, il partait quelques temps habiter chez Paul Dubéguier, dit « Paul de Joie », négociant en vaches laitières à Samadet. Il travaillait pour le gîte et le couvert ; il n’avait jamais d’argent. Aussi, lorsqu’il toucha une retraite certainement très modeste, et conscient d’avoir durant sa vie déployé peu de fougue pour travailler, il disait : « Tant que paguin un feniant com jo, n’anirà pas miélher en França ».

Mme Jeanne Soum, de Samadet, nous l’a décrit comme un « petit omiòt, menu », et Jacky Lafitte nous a raconté avec un plaisir non dissimulé ses frasques innombrables, tours pendables ou réparties grivoises. Juste une anecdote choisie parmi les moins crues : chargé d’aider une voisine âgée à tuer une dinde, il la tenait  par les ailes et les pattes, lorsque, la dinde à moitié saignée, il lâche les pattes qui s’agitent tant qu’elles peuvent. Il demande alors : « E vos Marià, e las hasèvatz anar las camòtas atau, quan èratz joena ? ».

            Pensionnaire à l’Hôpital-Hospice de St-Sever, Pedat est décédé âgé de 80 ans, au Cap de Gascogne, rue de la Guillerie, le 1er février 1961.

 
L’écarteur[9]

Pédat commence à faire parler de lui dans les comptes-rendus de 1906. 1910 est l’une de ses meilleures années avec 17 courses formelles et 590 F de gains, il est classé 38e sur 141 écarteurs.
          En 1911 il est classé 41ème, avec 395 F. Le 2 juillet 1911, à Auch, « le bûcheur Pédat » décroche le premier prix de 70 F[10] ; et une honorable 5ème place à Tartas, derrière Giovanni, Fillang, Meunier et Lalanne, lui rapporte 45 F[11].
          En 1912 il est à nouveau classé 38ème, mais avec seulement 270 F de gain. En octobre 1912[12] il fait partie de la quadrilla attachée au ganadero de seconde, Casimir Duluc de Mant, dont il sera le chef pour la saison 1913.
          Nous n’avons pas trouvé en quelles circonstances il perdit son œil gauche, avant 1914. Il lui aurait été enlevé par une pointe de corne entrée par la bouche[13].
          Sa carrière se poursuit quelques saisons après la Grande Guerre, chez les ganaderos Boulin-Paou de Hagetmau, et Darnaudet de Momuy.
(Voir sur le blog de YPF, le programme des fêtes de Pontix (St-Sever)
: « corrida landaise » du 13 septembre 1925, au Barat, troupeau de M. Boulin-Paou, avec « Pédat » à l'affiche ; et en prime, une superbe photo des arènes du Barat.)        
          Pour expliquer ses déboires d’écarteur, il avait coutume de dire : « Si n’èi pas pintat qu’èi paur, e quan èi pintat que’m hèi gahar ! ».

 
La chanson

 Bien qu’elle ne soit plus jouée dans les arènes – il y a bien longtemps que nous ne l’avons pas entendue – elle est encore présente en Chalosse et Tursan, à l’esprit de tous ceux, tauromaches ou pas, qui ont passé la soixantaine : il suffit de lancer les 4 premières notes « A tu Pedat... », pour s’entendre répondre « ... aquera qu’es la toa ! ». Son aire d’expansion a même atteint le Gabardan, puisque c’est par l’emprunt de cette première phrase marquante que le ganadero-poète Jean Barrère d’Escalans, entame son texte gascon adapté à l’air de la Cazérienne : « A tu Mazzantini aquera qu’es la toa ».

             Chanson « très populaire » avons-nous dit. Oui ! mais si au-delà de cette première phrase emblématique, vous demandez à votre interlocuteur de poursuivre... c’est le blanc ! : on sent que les paroles sont là, qu’elles vont sortir, tirées par la musique,... mais les mots ne viennent pas. Ils sont très rares à pouvoir citer un deuxième vers, encore plus rares à en citer trois, et personne n’a pu chanter un couplet cohérent en entier. Qu’à cela ne tienne, nous avons collecté les différentes versions pour tenter de reconstituer un hypothétique texte original. Hypothétique, car nous ne sommes même pas sûrs qu’il ait existé. Un auteur s’est-il donné la peine d’écrire un texte - même ironique - à la gloire d’un écarteur de seconde zone ? Il se peut tout aussi bien, qu’une phrase d’encouragement « A tu Pedat aquera qu’es la toa », ait fait florès, lancée un jour par un spectateur mélomane, sur l’air que jouaient alors les musiciens, et qui ne s’appelait pas encore « A tu Pedat ». Il aura suffit ensuite aux corsaires (coursayres) inspirés d’improviser un ou deux vers de plus en fonctions des circonstances et des écarteurs.

            Si toutefois ce texte avait bien un auteur, trois des personnes interrogées ont cité spontanément le nom d’Andrée Lahon ; mais il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches. Cette Andrée Lahon[14] est en effet connue à Samadet pour avoir été « un peu poète », et surtout pour avoir écrit au moins une chanson de course landaise, intitulée « A Monsieur Barrère et sa Cuadrilla », signée « Une Tauromachette Samadetoise », imprimée sur des prospectus qui furent probablement distribués à l’occasion de la course de Samadet de 1921. 

             Mais d’où vient la musique de « A tu Pedat » ? Selon Pierrot Bordes[15], elle serait d’origine italienne, et d’après une tradition rapportée par Jacky Lafitte[16] de Samadet, cet air aurait été amené dans les Landes par Giovanni Dionori[17], artiste de cirque italien, acrobate et musicien devenu écarteur vers 1897. Nous avons pu par relations interposées, questionner plusieurs musiciens italiens, de Toscane et de Lombardie, mais aucun ne connaît cet air ni n’en reconnaît le style.

           Partition "A tu Pedat"

 

            Pour recueillir les paroles, nous avons interrogé plusieurs dizaines de personnes que nous remercions, mais nous ne pourrons citer ici que celles qui ont apporté les réponses les plus intéressantes.

 

Comme déjà dit, le premier vers est très connu et, à part le nom de l’écarteur, n’a pas de variantes :

- « A tu Pedat, aquera qu’es la toa ».

 

Le deuxième vers rime avec le premier, soit par le mot « paur » (prononcer « pou » [’pu] = peur), soit par le mot « aunor » (aounou [aw’nu] = honneur) :


- « Escarta plan, n’agis pas paur » (Andrée Bats, Samadet).

- « Escarta plan, qu’auràs lo prètz d’aunor » (Pierrot Bordes, Hagetmau).
- « Escarta plan, te’n tiraràs en aunor » (Josette Dubedout, et sa sœur Pierrette Bats, Hagetmau).
- « Escarta-la, e n’agis pas paur » (Paul Deyris, ganadero, Amou).
- « Escarta-la, e ne l’agis pas paur » (Claude Larrère, Samadet, et souvenirs personnels).

- « Escarta-la, e sòrt-te’n en aunor » (Robert Piraube, St-Loubouer).
- « Escarta-la, qu’auràs lo prètz d’aunor » (Marcel Dunoguier, Samadet).
- « Escarta-la, que-t sauvaràs l’aunor » (Hubert Baillet, musicien, St-Sever).
- « Vè-i suu mus, e ne l'agis pas paur » (Francis Marsan, musicien, Montaut).
- « Vèn-i shens paur, tira-te’n en aunor » (Jacky Lafitte, Samadet).
- « Vèn-i, vèn-i, aquí si n’as pas paur » (Raoul Daudignon, tauromache, Laurède).


 Le deuxième et troisième vers peuvent être la succession de deux des phrases ci-dessus :

- « Escarta-la e ne l’agis pas paur,
    Trabalha plan qu’auràs lo prètz d’aunor » (Roger Laborde, tauromache, Doazit).

 

Une seule personne nous a donné 4 vers, mais le dernier est une reprise du premier, ce qui (avec 2 pieds de trop) ne cadre pas bien avec la musique :

- « Escarta-la, e n’agis pas paur
    Si tu as paur, unh aut qu’i anerà
    A tu Pedat aquera qu’es la toa ». (Gilbert Laloubère, dit Penasse[18], Hauriet).

 

o-o-o-o

 

            Si vous, lecteur, connaissez quelques autres morceaux ou variantes de cette chanson, vous pouvez nous en faire profiter en écrivant à l'auteur. Une photographie de Pedat serait également la bienvenue.

 

o-o-o-o

 

            Sans perdre l’espoir que les paroles d’origine soient un jour retrouvées, mais passablement déçu par le résultat de nos recherches, nous avons imaginé une chanson complète en réutilisant la matière collectée, mais sans aucune garantie quant à la forme ni même à l’esprit  de la chanson originelle, si tant est qu’elle ait existé :

 

Traduction explicative :

      A tu Pedat, aquera qu’es la toa ;
      Escarta-la, e ne l’agis pas paur.
      Si tu as paur, unh aut qu’i anerà,
           E carahaut se’n tornerà
.

C’est à ton tour, « Pédat », cette vache est pour toi (elle te permettra de briller...) ; écarte-la, ne te dégonfle pas . Si toi tu as peur, un autre ira l’affronter, et reviendra en fanfaronnant.

     Vèn-i, vèn-i, muisha la toa valor ;
      Escarta plan, que’t sauveràs l’aunor ;
      Aquí suu mus ! atau haràs carar
            Los qui de tu, vòlen trufà’s.

Vas-y, montre ce que tu sais faire ; écarte bien et ton honneur sera sauf ; tourne au plus près du museau, ainsi tu cloueras le bec à tes détracteurs.

Mes çò que hès valent, darrèr la talanquèra ?
Tà n’estar pas gahat, t’as bròi trobat lo truc !
La vaca qui t’aten n’es pas de las tenhèras,
Mes la haràs passar si n'ès pas malestruc.

Mais que fait un courageux comme toi, caché derrière un refuge ? Tu as trouvé l’astuce, pour ne pas te faire prendre ! La vache qui t’attend n’est pas des plus commodes, mais tu sauras la faire passer si tu n’es pas trop maladroit. 

reprise du 1er couplet, ou final :

 

      A tu Pedat, aquera qu’es la toa ;
      Qu’i ès anat, ne l’as pas avut paur,
      Hè'n enqüèr' un, a tots que'u brinderàs
            En har virar lo mocanàs.

C’est ton tour, « Pédat », cette vache est à ta mesure ; tu n’as pas craint de l’affronter. Fais encore un écart, tu le dédieras à tout le public, en faisant tourner ton mouchoir[19].

Barrar ! barrar !

C’est assez ! faites rentrer la vache !

 

- Ecouter l’air (.mp3)
- Partition au format Myriad (.myr)
-
Partition (sans les paroles) (.gif)
-
Partition (avec les paroles recréées) (.gif)

 

            En plus des personnes citées dans le texte, nous remercions celles et ceux que nous avons sollicités à divers titres, qui nous ont renseigné, servi d'intermédiaires, guidé, conseillé, encouragé,... : Pierrot et Bernadette Costedoat (Samadet), Michel Marsan (Hagetmau), Marie-Christine Labat (Hagetmau), Karine Laborde (Pontedera), Annie Laffitte-Minvielle (Seignosse), Jean Barrère (Escalans) et plus particulièrement Jacky et Nicole Lafitte, sans oublier Monique Soum (Samadet) présidente de l’ACTS.

 

Philippe Dubedout – janvier 2014

 

 

 

DEÉL : Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais, Gérard Laborde, Éditions Gascogne, 2008, 558 pages.

 



[1] Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais, Gérard Laborde, Editions Gascogne, 2008, 558 pages.

[2] Cet air était certainement au répertoire de beaucoup d’autres cliques ou harmonies, mais c’est la Société Musicale Ste-Cécile de Doazit que nous avons fréquentée - malheureusement trop peu - avant 1970.

[3] Pinoute : surnom de Jeannot Dubernet (†2012), de Horsarrieu, vacher du ganadero Joseph Labat.

[4] Gérard Saqueboeuf : écarteur ; (†2013) ; voir DEÉL p.223.

[5] Pradet : écarteur amateur, de Nerbis.

[6] Marcel Forsans : écarteur ; voir DEÉL, p.207.

[7] Penasse : surnom de Gilbert Laloubère, de Hauriet, écarteur, sauteur, teneur de corde ; voir DEÉL p.227.

[8] Archives des landes en ligne : Fonds numérisés / Généalogie / Recrutement militaire / Bureau : Mont-de-Marsan / Classe : 1900 / Typologie : Registres matricules / Matricules 1001 à 1780 / côte 168 W 3 / vues 331 à 333/1392.

[9] Principalement d’après Gérard Laborde, DEÉL, p.446 ; on s’y reportera pour plus de détails. Pour les classements et statistiques : Journal « La Course Landaise » n°1 du 21/01/1912, et n°2 du 02/02/1913.

[10] L’Express du Midi, 5 juillet 1911, édition régionale 2 (Gers ?), p.3, colonne d.
http://images.expressdumidi.bibliotheque.toulouse.fr/1911/B315556101_EXPRESS_1911_07_05.pdf#search="Pédat"

[11] Journal « La Course Landaise » n° ??, 1911.

[12] L’Express du Midi, 9 octobre 1912, édition régionale 3 (Gers ?), p.3, colonne d.
http://images.expressdumidi.bibliotheque.toulouse.fr/1912/B315556101_EXPRESS_1912_10_09.pdf#search="Pédat"

[13] Rapporté par Jacky Lafitte.

[14] Jeanne Andrée Lahon, est née le 16 avril 1901 à St-Sever où habitaient alors ses parents, Henri Lahon, cocher, et Justine Coulat, ménagère, mariés à Samadet en 1899 où ils reviendront avant la naissance de la sœur cadette : Marthe-Joséphine Lahon, dite Yvonne, née à Samadet en 1909.  Andrée était infirmière, mariée en 1958 à Marcel Henric, médecin militaire. Elle est décédée sans enfants à Nîmes le 31 mai 1980.

[15] Pierre Bordes, de Hagetmau, actuellement Vice-Président honoraire de la Fédération Française de Course Landaise.

[16] Jacky Lafitte, de Samadet, ancien écarteur et toujours musicien ; voir DEÉL p.252.

[17] Giovanni Dionori, écarteur, dit « Gio » (Rome 1879 – Dax 1923) ; voir DEÉL p.228.

[18] Penasse : surnom de Gilbert Laloubère, de Hauriet, écarteur, sauteur, teneur de corde ; voir DEÉL p.227.

[19] C'est en faisant tourner son mouchoir (ou d'un geste circulaire du doigt) au-dessus de sa tête, que l'écarteur indique qu'il dédie l'écart en préparation à tout le public.